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Ô vertige de la buanderie béante sur l'alignement militaire des postulants incertains aux senteurs d'hyperhidrose !
Je hais les entretiens d'embauche. Peu de choses agressent l'homme comme un "Entre, tiens" d'embauche.
Pourtant, il arrive à l'issue d'études quinquennales soporifiques que l'étudiant décide de travailler. Bien sûr, il pourrait tout à fait entrer dans la fonction publique, simplement il veut travailler. Alors, de son plein gré mais à reculons il entre dans une phase de sa vie qu'il redoutait depuis tout petit, lorsque la maîtresse au cours préparatoire (NB : penser à demander "préparatoire" à quoi ?) lui demandait ce qu'il voulait faire plus tard.
La première étape de cette randonnée gonflante est la constitution du CV (Catalogue de Vacuités). L'étudiant doit donc se plier à l'exercice suivant : résumer sa vie en une page A4 en adoptant un design pattern MISSEL (Mes Informations Sociales, Scolarité, Expérience, Loisirs) - notons l'influence de l'église qui ne se contente pas de cofinancer le davincicode pour relancer sa notoriété auprès des jeunes.
Une fois extraite la substantifique moelle constitutive de ce que l'on est vraiment au fond, il s'agit de faire circuler l'information, en utilisant pour ce faire toutes les connaissances établies depuis le lycée. "Vous vous souvenez du gros qui pue au premier rang en première année ? Il est en stage chez Bidule-Machine-Woufwouf, vous pouvez le recontacter !!"

Puis, au bout d'un moment, qui peut prendre entre "rapidement" et "plusieurs mois", il arrive inévitablement que l'étudiant postulant décroche un entretien. Vous noterez l'absurde vanité de cette expression, comme s'il s'agissait d'une lune ou d'une drogue, deux entités aussi indispensables à l'humanité que, disons, le-loto-la-télé-la-bagnole. Quoiqu'il en soit et malgré le noeud marin qui lui enserre les tripes tel du fil dentaire autour d'une gingivite en phase terminale, l'étudiant ne peut qu'accepter de se rendre chez l'autre, l'ennemi par excellence, celui-là même qui a déjà un travail mais qui semble avoir totalement oublié et les études et les gingivites purulentes et le grotesque établi de cette situation qui veut que l'étudiant se vende comme s'il était, disons, une saucisse de strasbourg ou un mister freeze au guacamol avec des éclats de tortillas.

Alors on en est là. Devant cette buanderie tamisée au parfum de voiture neuve. Signe que c'est un piège, la chargée de recrutement vous fait entrer le premier, comme si elle se gardait la possibilité de vous y enfermer jusqu'à la fin certaine de vos improbables jours. La chargée de recrutement est toujours une femme - Bubu me fait remarquer que si ce n'était pas le cas, rarement un nom aura été aussi mal choisi ; de son côté, zach'gal' de Mouss' indique que seule une femme, fourbe par nature, peut tenir ce rôle hypocrite au possible du "je suis ravie de vous recevoir et vous écouter" tout en notant chacune de nos imprécisions toutes masculines.

Assis face à face en un simulacre de speed dating, uniquement séparés d'une table où trône toujours un ordinateur inutile qui vous fait penser que ce serait tellement plus simple de se parler via MSN. Peu importe, l'entretien commence.
Et voilà que l'on est forcé de se résumer, s'auto-analyser de la façon la plus aguichante possible tout en tâchant maladroitement de conserver son quant-à-soi déjà fortement ébranlé par les précédentes étapes (attente fébrile dans un fauteuil ikea rose dans lequel on s'enfonce et où notre costume prisunic fait aussi naturel qu'un cul-de-jatte dans un concours de coups de pieds au cul). Après cette phase ô combien excitante à l'issue de laquelle la chargée de recrutement a scrupuleusement noté des signes cabalistiques dans son cahier à spirales, nous passons à l'épreuve des questions. Là encore, on se sent aussi à son aise que du ketchup dans des moules marinières sans frite.
Ce sont généralement des pièges, là aussi. Du style "Comment vous voyez-vous dans l'entreprise à plus ou moins long terme ?". Il n'y a pas à tergiverser, deux méthodes seulement sont possibles, je vous les livre en exclusivité régionale :
_ Prendre trois secondes de réflexion, pour bien montrer que la question est digne d'intérêt, puiser dans ses ressources les plus profondes et mettre à profit la vision soporifique des débats politiques télévisés, pour finalement répondre : "votre société offre de véritables perspectives d'avenir pour un jeune diplômé, aussi je pense m'épanouir complètement en son sein et évoluer rapidement vers des postes à responsabilité, blablablabla".
_ La seconde solution, que je préconise notamment en fin de journée, est radicalement opposée à la précédente. Elle consiste à donner sa langue (de bois) au chat et enchaîner par la libération absolue de toutes vos forces créatrices, en lui claquant violemment la tête sur la table. La claque dans la gueule, une variante, est efficace. Ensuite, il faut se lever, quitter la pièce en refermant la porte derrière soi et quitter tranquillement les lieux.

Si vous avez préféré la première méthode arrive le test de Rorsach, grand classique de l'abrutissement collectif qui consiste à vous présenter les dernières encres de chine d'un enfant de trois ans, dans le but de dessiner à grands traits discriminatoires votre personnalité. Comme c'est un psychologue qui a inventé ce test, un jour que son fils avait plié en deux pour les ranger les aquarelles dominicales de sa petite soeur, le test de Rorsach est pris très au sérieux dans la communauté des chargées de recrutement.
L'avantage de ce genre de tests est qu'il n'y a pas de mauvaises réponses, l'inconvénient est son pendant directe : il n'y a pas de bonne réponse non plus. De ce fait, vous pouvez à loisir discerner dans ces tâches, pour peu que vous soyez gastronomes, les restes du repas de la vieille, ou encore, pour peu que vous ayez des penchants zoophiles, le derrière maquillé d'un babouin après le passage des braconniers.
De son côté, la chargée de recrutement dispose d'une palette d'outils (un Toolkit, en somme) lui permettant d'évaluer vos réponses en regard de la normalité, telle ou telle réponse pouvant indiquer un crétinisme avancé, ou bien pour peu que vous ayez aperçu un oiseau en plein vol, une volonté farouche de vous élever dans la hiérarchie sociale, ce qui est généralement considéré comme un atout dans ce genre de milieu.

L'entretien se clôt rapidement, plus vite que ce post. Il ne vous reste plus qu'à passer la dernière étape, qui consiste en une poignée de main virile mais correcte destinée à appuyer l'ensemble de vos propos de l'heure écoulée, tout en faisant passer la réelle sympathie que vous éprouvez pour la jeune femme, que vous auriez pu d'ailleurs inviter à sortir en toute circonstance moins humiliante pour vous.

Seul dans l'ascenseur qui vous reconduit au plus bas niveau, il arrive que l'étudiant songe avec nostalgie à l'époque ô combien bénie où les buanderies ne contenaient que du linge propre, chaud encore de la dernière lessive.


Le morceau du jour : I don't believe in miracles - Auteur : Colin Blunstone - Album : Ennismore

Il me semble que cet excellent article a omis le détail de l'accoutrement étrange des postulants....

Effectivement, c'est un oubli regrettable, d'autant plus qu'il y aurait fort à dire sur la sémantique cachée derrière ces déguisements de croquemort que les postulants mâles doivent enfiler.

De là à dire qu'ils s'habillent pour assister à leur propre enterrement ...

Je ne me souviens pas d'avoir été aussi poétique que ça. Mais si tu le dit, c'est que c'est sûrement vrai.

Cependant reconnais qu'on était un peu prévenu dès le départ. Je me souviens de ma professeur de classe moyenne qui déployait des trésors de pédagogie pour nous motiver à travailler les maths en nous disant que c'est grace à ça qu'on pourrais devenir agent comptable plus tard. Jamais on nous a dit qu'on nous enseignait les mathématiques à la gloire de l'esprit humain - pas à moi en tout cas.
Un tel acharnement pour trouver du travail est tout à fait louable, mais devient suspect de nos jours tant cela relève de plus en plus du masochisme que de la possibilité concrète de trouver une situation stable pour fonder son avenir (et celui de ses enfants etc..).

Tout ça pour se retrouver le cul sur une chaise toute la journée, à programmer des trucs totalement ineptes juste parce qu'un connard de service, et accessoirement ton patron, l'a voulu ainsi. Attendre la pause de midi comme exutoire temporaire à ta condition de prolétaire upperclass, puis finalement prendre un sandwiche qu'on finira en cours de débuggage. Ecouter l'abruti d'en face débiter à la pause café son discours creux et ronflant, ressassant les mêmes lieux communs quelque soit le sujet, il l'a entendu sur France 2 hier soir et tenter d'entretenir une conversation d'agrément pour s'empècher de lui jeter le café à la gueule.
Devoir obéir à chaque désir du patron - Heures sup' en semaine, heures hors semaines, vacances sucrées - tout ça pour obtenir une augmentation minable qui permets à peine de payer les traites du lave-vaisselle acheté à crédit sur 5 ans.
Rentrer le soir chez soi crevé, bouffer des plats réchauffés au micro-ondes devant Julie Lescaut avant de s'endormir sur le canapé comme une grosse merde.
...
Bienvenue dans la vie active !

(ok, j'aurais peut-être dû en faire un post)

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